La théorie et la pratique

Auteur, comédien, spectateur, critique ou commentateur, dans la communauté du théâtre aucun d’eux n’a jamais pu parler ou su écrire des impressions impartiales car tout ce qu’ils entendent, voient ou font au théâtre se mêle inextricablement à ce qu’ils éprouvent. Chacun se croit le centre et l’objet principal de ces cérémonies, tandis qu’il n’est qu’occasion ou reflet, car les idées ou les sentiments offerts se mêlent aux idées et aux sentiments provoqués.

Chaque soir, à chaque saison et à chaque époque, à l’instant de la représentation, auteur, comédien, spectateur, critique ou commentateur forment une communauté ou un mélange nouveau, un être multiple où chacun d’eux est changé par cette alchimie des corps et des esprits qu’est une représentation.

Jacques Hiver auteur de la Comédie francaise
Jacques Hiver auteur de la Comédie francaise
Don Juan personnage de fiction qui apparaît pour la première fois au XVII e siècle dans une pièce de théâtre de Tirso de Molina, jouée en 1630.

Impressions des spectateurs, louanges, blâmes, verdicts rendus par les critiques, théories, comparaisons émises par les comédiens ou les commentateurs, leurs témoignages sont des souvenirs ou des réflexions qu’ils nous livrent et qui témoignent bien plus d’eux-mêmes que de ce qu’ils ont vu ou entendu. Chacun ici perd en voulant le faire la qualité de juger et de discerner. Le plus grave est qu’on ne saurait s’en empêcher, car le théâtre provoque et oblige en chacun le jugement et les propos.

Dans la communauté du théâtre, tout ce que disent ou croient penser auteur, comédien, spectateur, critique ou commentateur ne fait qu’obscurcir encore les règles du jeu pour celui qui les veut trouver. L’important est de savoir que la certitude au théâtre habite une région profonde où la pensée n’accède pas et qu’ici la certitude ne s’obtient que par l’action.

(extrait de Découverte de Sabbattini par Louis Jouvet et l’édition française de la pratique pour fabriquer scènes et machines de théâtre par Nicola Sabbattini)

Les 3 coups

Au théâtre, les trois coups sont frappés avec un bâton appelé brigadier sur le plancher de la scène, par le régisseur, juste avant le début d’une représentation, pour attirer l’attention du public, particulièrement quand il y a un lever de rideau.
Cette tradition se perd dans la nuit des temps, alors plusieurs hypothèses :
1 / Cette tradition, plus particulièrement française, peut provenir du Moyen Âge, où trois coups, symbolisant la Trinité (le Père le Fils et le St-Esprit). Ces trois coups pouvaient être précédés de onze autres martelés (douze apôtres moins Judas) et cela probablement pour obtenir le silence du public. Le théâtre avait lieu dans la journée, en lumière naturelle.
2 / Une autre explication fait correspondre les trois coups à trois saluts que les comédiens exécutaient avant de jouer devant la Cour : le premier vers la reine (côté cour), le deuxième vers le roi (côté jardin), et le troisième pour le public.
3 / Encore une explication, dans le théâtre classique français, le régisseur martelait le sol afin d’annoncer le début de la représentation aux machinistes. Ensuite, un premier coup venu des cintres, lui répondait, un second montait du dessous de scène et un troisième des coulisses. Chaque machiniste se trouvant donc bien à son poste, le régisseur pouvait ouvrir le rideau.

Pendant des années, au XVIIe siècle la Comédie-Française frappait six coups afin matérialiser la jonction des deux troupes, celle de l’Hôtel de Bourgogne et la Troupe de Molière.

La tradition des trois coups existe encore en particuliers dans les théâtres « de boulevard ». Dans le théâtre contemporain, où parfois la scène n’est plus aussi bien délimitée, les trois coups ont souvent disparu.

Les saluts

Les saluts au théâtre sont un moment clé et symbolique qui marque la fin d’une représentation. C’est une tradition après chaque représentation les artistes reviennent sur scène pour saluer un public qui, normalement, les applaudit chaleureusement. C’est un moment codifié et autant mise en scène que le spectacle lui –même.

Les saluts sont une manière pour les acteurs de clôturer la représentation tout en rompant avec la fiction. Après avoir incarné leurs personnages, ils se présentent à nouveau en tant qu’eux-mêmes devant le public, reconnaissant et honorant la réception de leur travail.

Les saluts sont l’occasion pour les artistes de remercier les spectateurs pour leur présence et leur attention. C’est aussi un moment où le public peut montrer son appréciation par des applaudissements, des bravos,

Les saluts peuvent être empreints d’une forte charge émotionnelle, notamment lors des premières représentations, des dernières d’une tournée ou des hommages particuliers. Les acteurs peuvent également exprimer leur gratitude envers leurs collègues ou l’équipe technique.

A l’origine, le salut est un hommage au commanditaire. Au temps de Molière, la troupe finit toujours par s’incliner à la face du prince ou du roi soleil.

Les saluts au théâtre, bien que parfois courts, incarnent toute la richesse de l’échange humain et artistique qui est au cœur de la représentation.

L'oeil du rideau

L’œil du rideau est un dispositif astucieux et discret souvent intégré dans un rideau de scène pour permettre aux acteurs, techniciens ou metteurs en scène de jeter un coup d’œil sur le public ou la scène sans être vu. Ce petit trou, généralement dissimulé parmi les plis ou les motifs du rideau, est à peine perceptible.
Le nom donné par Georges Banu dans Le rideau ou La fêlure du monde va peut-être vous décevoir :

L'Oeil du rideau

On parle des « trous du rideau » qui permettent d’espionner la salle, d’épier ses mouvements, de consulter son état. Par les « trous du rideau », on réduit l’isolement de la scène ; ils agissent comme des soupapes de sécurité. La scène peut ainsi saisir l’état du public en attente… En même temps le spectateur, lorsqu’il perçoit un oeil derrière le trou découpé dans le velours cramoisi, éprouve le sentiment de son pouvoir : la scène le surveille, la scène ne l’ignore pas… Si le rideau fonctionne comme l’instrument premier de la séparation, ces trous minuscules l’atténuent. Du moment que de derrière la draperie censée être compacte on peut apercevoir l’oeil de l’autre, on admet implicitement l’importance de la relation duelle au théâtre. Il y a toujours un échange, si furtif, si secret soit-il. De même qu’à travers le masque d’Arlequin, à travers les « trous du rideau », des regards peuvent se rencontrer sans se reconnaître. Si le rideau est le masque du théâtre, il en a aussi les yeux.

Les superstitions qui persistent

Macbeth (la pièce maudite)

Macbeth de William Shakespeare aurait fait l’objet de tant de malédictions et de flops depuis sa création en 1611 au Globe, à Londres, que son titre est tabou dans tous les théâtres en Occident. Attention ! On continue à jouer et à produire le chef-d’œuvre de Shakespeare. Mais les interprètes et les metteurs en scène évitent de prononcer le nom de la pièce en coulisses. Il faut dire que le personnage de Lady Macbeth, à lui seul, attire le mauvais sort. On préfère parler de la pièce maudite ou de la pièce écossaise.

Hamlet est un protagoniste et le rôle-titre de la tragédie de William Shakespeare Hamlet.

Les fleurs

Il ne faut jamais offrir un bouquet d’œillets aux actrices. Donnez-leur plutôt des roses ou d’autres fleurs variées pour embaumer leur loge. Cette tradition remonte à la fin du XVIIIe ou au début du XIXe siècle, à l’époque où chaque compagnie de théâtre avait sa troupe d’acteurs permanents (comme la Comédie-Française). À la fin d’une saison, les directeurs des théâtres offraient des roses aux actrices dont le contrat était renouvelé… et des œillets, moins chers, à celles qu’il remerciait. Pas très élégant.

Merde !

On ne souhaite pas bonne chance dans le milieu. On dira plutôt « merde » ou le mot de Cambronne, sans devoir remercier la personne qui nous encourage. L’origine de l’expression remonte à la fin du XIXe siècle. À l’époque, on se rendait au théâtre en fiacre. Les chevaux stationnés devant les théâtres faisaient leurs besoins dans la rue. Si le spectacle était une réussite, la chaussée devenait souillée et les spectateurs devaient marcher sur les cacas à l’entrée des théâtres. Aujourd’hui, chaque soir, les comédiens forment une boule humaine et se souhaitent merde avant le début d’un spectacle. De plus, un acteur ne doit jamais répondre « merci » après « merde ».

Le vert

Le vert porterait malheur aux acteurs. Il y a quelques versions de cette superstition, mais la plus plausible est qu’à l’époque de Molière, on fabriquait la teinture verte avec de l’oxyde de cuivre et du cyanure ! Une légende raconte aussi que Molière serait mort sur scène en portant un costume vert… Or, l’auteur célèbre est mort chez lui, après avoir subi un malaise sur scène (il crachait du sang en jouant Le malade imaginaire). Et on dit que son costume était d’une autre couleur. Peu importe, pour enrayer la malédiction, on a inventé le « green room », ou foyer des artistes, un salon attenant aux loges, dans lequel les acteurs se retrouvent pour échanger avant ou après la représentation. Aujourd’hui encore, la plupart des grandes salles de spectacles ont leur « green room », bien que les murs ne soient pas peints en vert…

Gustave Doré est un illustrateur, caricaturiste, peintre, lithographe et sculpteur français.

Le sifflement

On n’a pas le droit de siffler en coulisses avant un spectacle. On dit que cela attire les sifflets du public. Mais la superstition remonterait à la marine marchande au XIXe siècle. Les régisseurs de plateau et les machinistes étaient alors d’anciens marins, et siffler sur un bateau provoquerait la mer et attirerait les tempêtes. Aujourd’hui, si les techniciens de plateau n’ont plus le pied marin, il reste des metteurs en scène pour leur couper le sifflet !

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