Prenez place ! L’histoire commence là où le rideau s’ouvre. C’est derrière ce rideau que j’ai trouvé ma place et que j’ai forgé mon amour du théâtre. Jean-Pierre Vincent a été une figure inspirante. C’est lui qui m’a ouvert les portes, élargi les horizons, et m’a appris que le théâtre est un acte collectif. Sur scène, disait-il, nous devons tous vibrer d’un même souffle pour atteindre un dessein commun. Par sa vision, son exigence et sa générosité, il a guidé mes premiers pas et a façonné ma manière d’être au théâtre. Chaque spectacle auquel j’ai pris part porte d’une manière ou d’une autre l’empreinte de ce qu’il m’a transmis.
Le moment révélateur a été une répétition du Misanthrope dirigé par Jean-Pierre Vincent avec Philippe Clévenot et Alain Rimoux. J’étais assis dans la salle à suivre la répétition, j’étais apprenti électricien encore en quête de ma voie. À cet instant j’ai vu en observant ces artistes donner vie aux mots, aux silences ce que signifiait « être au théâtre » Quelque chose en moi s’est éveillé et j’ai su que le théâtre serait mon chemin. Cet éclair de certitude ne m’a jamais quitté.
Jean-Pierre m’a appris que les métiers de la scène sont avant tout des métiers d’émotions, celle que l’on a en soi et que l’on partage avec une équipe, pour ensuite la transmettre aux spectateurs. Pendant la représentation tout le monde doit être au même niveau. Si le régisseur ou le machiniste n’envoie pas ces effets au bon moment, si l’habilleuse loupe son changement de costume, la représentation est menacée. La représentation doit être parfaitement synchronisée. Les mouvements doivent s’emboiter, et se coordonner parfaitement dans un univers subtil et riche d’émotion. Il est essentiel que le rythme épouse artistiquement le rythme du jeu des acteurs. On peut alors dire qu’il y a étroite collaboration artistique entre les acteurs et les autres serviteurs de la scène. Les régisseurs et les techniciens qui servent le spectacle doivent donc être considérés non pas comme des manœuvres ou de simples exécutants, mais aussi comme des artisans qui mettent aux services de la scène une certaine sensibilité.
Interview : Dominique Darzacq
Il disait que l’artiste n’est jamais en dehors du monde.
Qu’on le veuille ou non, l’artiste parle depuis un lieu social, politique, historique. Certains choisissent d’assumer cette position, pour en faire un levier de parole ou d’action. Leur œuvre devient alors un miroir critique : ils donnent forme à des colères, à des espérances, à des vérités que d’autres n’ont pas les mots ou les moyens d’exprimer.
C’est, en un sens, un acte de responsabilité : transformer la sensibilité en conscience.
Comment rendre compte de qui était Jean-Pierre Vincent, cet homme de théâtre dont le riche parcours irrigue soixante années de notre histoire théâtrale ? des centaines de comédiens qui sont passés entre ses mains dans les écoles nationales ? de ses collaborateurs, fidèles ou occasionnels ? de sa direction de grandes institutions ? de ses combats politiques infatigables pour que vive le théâtre public, qui était l’essence même de ce qu’il considérait comme sa mission ?
Comment pister ses traces, déposées chez tous ceux qui ont travaillé avec lui ? Comment transmettre son travail, ses convictions, ses rêves, ses échecs, ses joies, ses réussites, ses espoirs, ses colères, ses doutes ?
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Nommé par Michel Guy, Jean-Pierre Vincent arrive en janvier 1975 à Strasbourg entouré d’un « collectif artistique » formé d’acteurs, d’auteurs, de metteurs en scène et de « dramaturges » : Bernard Chartreux, Michel Deutsch, André Engel, Dominique Muller, Sylvie Muller et un groupe de comédiens permanents. La scénographie des spectacles est confiée le plus souvent à de jeunes peintres : Nicky Rieti, Jean-Paul Chambas, Lucio Fanti, Titina Maselli.
Pendant huit saisons, l’équipe artistique s’est engagée dans un vaste champ d’expérimentations théâtrales, où chaque projet a été pensé comme un laboratoire d’idées et de formes. Le travail mené était un travail collectif et non pas une création collective : à cette époque, le collectif présentait les œuvres sous son label, confiant la mise en scène alternativement à l’un ou l’autre de ses membres.
Cette démarche, pleinement assumée, répondait à une nécessité interne : celle de susciter et de multiplier des équipes de création au sein même du collectif, afin qu’il ne soit pas régi par une seule direction artistique, mais qu’il secrète sa propre diversité. Chacun pouvait ainsi explorer ses propres intuitions, et toutes les tendances créatives trouvaient l’occasion de s’exprimer.
Ces années de travail collectif ont permis de tisser un lien intime entre la scène et la cité, entre le geste artistique et la réflexion sur le vivre-ensemble, donnant naissance à des œuvres où le théâtre devient le lieu d’une pensée partagée, sensible et en mouvement. Ainsi André Engel a pu développer une nouvelle approche du théâtre. Il déplace le terrain du spectacle hors des théâtres dans des lieux insolites : hangar, haras, hôtel.
Mémoire du théâtre - 35 ans de théâtre rebelle
Entretien préparé et réalisé par Odile Quirot
Le titre Hôtel moderne évoque un lieu de passage, impersonnel et mélancolique — un espace intermédiaire entre le monde réel et un territoire mental.
La pièce se déroule dans un hôtel dépeuplé, à la fois familier et inquiétant, où les personnages semblent perdus entre le passé et le présent, entre la mémoire et le rêve.
Les couloirs, les portes, les chambres deviennent des zones d’attente.
Les dialogues sont souvent fragmentés, suspendus, comme si la parole flottait entre les murs.
Le décor (typique du travail scénographique de Nicky Rieti) est architecturé : un espace en profondeur, construit sur des perspectives L’hôtel fonctionne comme une métaphore du monde moderne — un monde du transit, de l’anonymat, de la perte des repères.
Véronique Perruchon. L'oeuvre théâtrale d'André Engel : machine et rhizome. Musique, musicologie et arts de la scène. Université de la Sorbonne nouvelle - Paris III, 2009. Français. ⟨NNT : 2009PA030125⟩. ⟨tel-02892804⟩
Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages – poèmes, essais, pièces de théâtre, dont Dimanche, Thermidor, Tel un enfant, Sit Venia Verbo, L’Empire, Parhélie, Inventaire après liquidation, Études de ciel avec turbulences, La Négresse bonheur, Le Théâtre et l’air du temps… Ses textes sont publiés aux Éditions Christian Bourgois et à L’Arche Éditeur. Il a également publié La Pièce vide aux Éditions La Pionnière.
De 1974 à 1983, il est au Théâtre National de Strasbourg où il collabore aux spectacles de Jean-Pierre Vincent (écriture de Vichy-Fiction 2e partie, adaptation de Germinal, entre autres), tout en poursuivant son propre travail de metteur en scène : Antigone de Hölderlin avec Philippe Lacoue-Labarthe, notamment. Pour Georges Lavaudant il écrit Féroé la nuit… et Lumières, qu’il cosigne avec Jean-Christophe Bailly et J.-F. Duroure.
En France il a aussi été mis en scène par Robert Gironès, Jean-Louis Hourdin, Michèle Foucher, Pierre Strosser, Gilberte Tsaï… Son théâtre a été traduit et joué dans de nombreux pays dont l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, les États-Unis… Parmi ses dernières réalisations, on peut citer : Imprécation IV et Imprécation 36 (avec André Wilms) au Théâtre National de Strasbourg (direction J.-L. Martinelli) et au Théâtre de la Bastille, Le Pierrot Lunaire de Schoenberg, le livret de l’opéra de Philippe Manoury, 60e Parallèle, au Théâtre du Châtelet, Histoires de France, avec Georges Lavaudant au Théâtre de l’Odéon, le texte et la mise en scène de Abschiede (Prinzregententheater, Bayerische Theaterakademie à Munich), la mise en scène de Jakob Lenz de Wolfgang Rihm (à l’Opéra du Rhin et à l’Opéra de Nancy en 2002).